Toulouse le mirail…chronique d’une fac bloquée.
Posté par blueberrynath le 19 mai 2009
Lundi 18 mai.
Après trois mois de blocage, le président de l’université, Daniel Filâtre, s’est décidé à faire débloquer le site il y a deux jours, en faisant enlever les grilles de quelques entrées qui étaient devenues le support des tables et des chaises, empêchant l’accès aux cours. Hier, les bloqueurs avaient trouvé la parade : démonter les tôles encadrant la fac pour les mettre à la place des grilles. Tour d’horizon des lieux ce lundi.
A 8h30, en arrivant à la fac, l’étudiant, personnel ou visiteur a droit à l’ habituelle distribution du « programme de la semaine du comité de lutte ».
Je tâche de m’avancer dans des groupes en grande conversation, principalement entre professeurs et étudiants. Le débat s’anime, bien entendu, autour du blocage. Les profs présents sont contre, pour la plupart, et essaient de négocier avec des étudiants bloqueurs. Allez dans une AG, et vous retrouverez encore et toujours les mêmes discussions : beaucoup de paroles, peu d’évolution. En y allant chaque semaine, croyez que je sais bien de quoi je parle. Inutile, par conséquent, de développer plus amplement.
Appareil photo en main, je capture quelques images et entreprends de m’informer un peu plus. Je m’avance donc vers les barricades, assez près pour voir sans pour autant chercher à aller plus loin. Je vise et prends une photo. Les deux étudiantes bloqueuses à côté de moi commencent alors à m’adresser quelques paroles, m’expliquant fièrement que le président a voulu faire enlever les grilles, et que eux, bloqueurs, ont donc mis des tôles. Affichant une expression neutre, j’écoute avec intérêt ce qu’elles me disent : selon elles, le président n’a pas envoyé les CRS mais a « embauché une société privée » afin de débloquer. D’autres m’affirmeront plus tard que ce sont des « étudiants non bloqueurs » qui s’en sont chargés, encadrés par des CRS ; selon une chaîne d’informations locale, il s’agirait de professeurs, encore encadrés de CRS. Peu importe, on retiendra surtout les propos de Daniel Filatre dans son communiqué du samedi 16 mai : « j’ai fait enlever les grilles ». Deux choses importantes à relever : les grilles sont enlevées, certes, mais aussi et surtout ce « je » : « J’ai fait enlevé les grilles ». Au bout de trois mois, soit un trimestre de lycée, plus de douze semaines de blocage, plus de quatre-vingt quatre jours, le président se décide à passer à l’action et à prendre ses responsabilités…
Je m’intéresse ensuite à un professeur de notoriété publique opposé au blocage : en s’avançant près du barrage, il a attiré l’attention de quelques bloqueurs, qui, échangeant des regards, se demandent s’ils vont devoir intervenir afin d’empêcher une quelconque tentative de sabotage de ce si beau travail. Le professeur finit par s’éloigner, peu après succédé par un étudiant qui tente de déplacer une tôle. Un bloqueur arrive, lui enlève celle-ci des mains et la remet en place, faisant ainsi monter le ton. Des gens s’attroupent et les débats continuent entre pro et antibloqueurs.
J’ai alors l’occasion d’échanger quelques mots avec des professeurs, dont celui cité quelques lignes plus haut. À en entendre certains, mon âme littéraire s’envole à travers les siècles et, s’arrêtant au XVIIIe, regrette de ne pas être en cours avec eux, qui donnent des leçons dans des bars ou des salons ! Considérant au bout d’un certain temps que le débat ne m’apportera plus rien, je m’éloigne de quelques pas et rencontre des débloqueurs. Après leur avoir brièvement expliqué qui je suis, ils me proposent de les accompagner pour examiner les entrées de la fac. Côté nord, toutes les grilles ne semblent pas avoir été démontées. Pas de tôles ici, cependant…trop éloignées de leur lieu d’origine pour être déplacées jusque là ? Nous apercevons quelques bloqueurs à leurs postes, gardant les entrées fermées, avant de nous éloigner de quelques mètres, au bout desquels certains d’entre eux se décident à nous suivre. Après avoir contemplé quelques barrières, nous revenons dans la foule, dans laquelle chacun se dissémine.
Là, près du bâtiment 2, se tient Monsieur Filâtre en personne, affichant un air préoccupé, et en grande interview avec trois journalistes. « Chaque jour de blocage aggrave la situation ». Ces quelques mots saisis, je décide de m’orienter vers d’autres lieux.
La Bibliothèque Universitaire, tout d’abord. Fermée, comme tous les matins depuis quelques mois. Retour vers l’arche. C’est l’occasion pour moi de constater les résultats des « ateliers » peinture organisés par les bloqueurs. Chaque semaine, des discussions passionantes enflamment les Assemblées Générales pour savoir de quelle couleur sera repeinte l’arche… Vous pensez que j’exagère ? Prenez par exemple le menu de cette semaine. Pour ne citer que deux programmations : lundi 16h, atelier banderoles à l’arche ; jeudi 18h, collage massif, RDV à l’arche. Bref, tout ça pour dire que j’ai donc constaté les résultats de ces ateliers : pas un mètre carré des murs intérieurs de l’arche qui n’est pas tagué, des morceaux de tissus de banderolles répartis ça et là, et des détritus en tout genre qui jonchent le sol. En passant près de selles d’oiseaux allègrement éparpillées sur le carrelage, je me demande, sourire aux lèvres, si certains bloqueurs, après une dure journée de labeur, ont pu recevoir sur leurs victuailles de barbecue, et alors qu’ils mordaient joyeusement dedans, une offrande de leurs amis les pigeons…
Je continue ma visite des lieux et arrive en salle 203, celle d’habitude, c’est-à-dire en période de blocage, réservée à l’UFR de Lettres. J’ai alors la surprise de constater qu’elle est totalement déserte. Un sac à main au milieu de la salle, des chaises en désordre et des restes de nourriture sur les tables me donnent l’impression qu’un ouragan s’est abbatu sur le mirail, obligeant ainsi ses occupants à vider les lieux. La réalité, c’est que la grande majorité des personnes présentes sur le campus se trouve près des entrées rebloquées. En sortant de l’arche, un tag m’interpelle en particulier : « libère ta conscience alors tu pourras libérer ta fac… ». Je vous remercie, en ce qui concerne la conscience, la mienne est parfaitement dégagée.
Voilà donc où nous en sommes aujourd’hui, après trois mois de blocage. La question ne gravite pratiquement plus autour de la loi LRU, mais bien autour du blocage, et de la tenue des examens. Quand les médias s’approchent de trop près, ils se font souvent renvoyer aux « porte-paroles », qui ne symbolisent absolument pas la majorité des étudiants, mais seulement mille cinq cent tout au plus sur plus de vingt mille…
Du coup, l’image des étudiants, et particulièrement ceux du Mirail, se dégrade chaque jour un peu plus. Le citoyen lambda ne retient plus qu’une chose : la fac est bloquée. Il en déduit donc qu’aucun étudiant ne veut aller en cours, et que tous s’arrangent pour ne pas le faire. Ce qu’on ne sait plus, c’est qu’avant ce blocage, il y avait déjà des profs en grève. Ce dont on est sûr, c’est que plus le temps passe, plus on s’enfonce dans des abymes dont il sera difficile de s’extirper…
Tout ce qu’on peut conseiller à chacun, c’est d’aller donner son opinion et voter lors des assemblées générales. Mais à voir comment se déroule une AG, on comprendrais presque les dizaines de milliers d’étudiants absents chaque mardi [jour habituel de tenue des AG], et on n’a plus qu’une envie, lorsque l’on est un minimum conscient, et non embarqué dans des doctrines sectaires : FUIR ! Fuir à toutes jambes devant un amphi bondé et surchauffé, devant des propos insoutenables ou encore devant les odeurs de fumées, urines et autres effluves nauséabondes, que l’on doit supporter pendant en moyenne trois heures trente. Lors de l’assemblée étudiante du 12 mai, j’ai pu relever quelques déclarations, parmi tant d’autres, qui vous hérissent les poils lorque vous les entendez :
_ « la liberté est dute »
_ « les gens prônent la démocratie avec des bulletins secrets, pour moi la démocratie c’est de voter tous ensemble, à main levée, collectivement »
_ « [propos adressé aux antibloqueurs] quelle est la pertinence pour vous d’être là dans une AG d’étudiants en lutte? »
Je me limiterai à quelques commentaires sur ces paroles. Pour une fac de sciences humaines et de lettres, je trouve les bloqueurs légèrement discrédités lorsque fautes de grammaire ou barbarismes en tout genre sortent de leurs bouches.
À des gens qui s’autoproclament « en lutte » et revendiquent une nouvelle société, libre et démocratique, je conseillerai de réviser leurs attentes et mode de fonctionnement, notamment quand, comme ce fut le cas il y a deux semaines, une étudiante se permet d’aller à la tribune pour dire que si le vote à bulletin secret est mis en place, elle prendra l’urne et la fera voler du troisième étage. Leur vision de la démocratie me met hors de moi quand je les entends dire aux antibloqueurs qu’ils n’ont aucun intérêt à être là. Quelle abbération de voir qu’au XXIe siècle, la liberté de parole peut être réprimée dans le pays des droits de l’homme !
Il y aurait encore tellement de choses à dire, de paroles à citer, de réflexions à proposer…mais le mieux reste encore de vous forger votre propre opinion, lundi prochain, le 25 mai 2009, à 10h30, dans l’amphi 8 du Mirail à Toulouse.
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